La parole est à vous

Lettre à Claire

En traversant le long couloir du 5ème étage de l’hôpital, je sens mon pouls s’accélérer. Mes amies de vingt ans et des poussières et moi avions pour habitude de nous retrouver quotidiennement à l’heure de l’apéro - dans le bar du coin – et souvent au restaurant, au parc l’été, au cinéma les jours de pluie ; mais jamais à la section oncologique des HUG. Accélérant le pas, il me semble croiser absolument personne, ce qui accentue mon angoisse : mais où se cachent donc les infirmières réconfortantes et fortes, dont la présence m’avait toujours apaisée étant enfant ? Voilà une terreur qui me hante souvent en rêve : un hôpital immense et désespérément vide.
Je ralentis ma course et m’approche de la chambre 94. Ce n’est qu’après avoir retenu ma respiration quelque secondes que je trouve le courage d’y pénétrer.

Claire et moi avions pour tradition d’aller boire de la bière après les cours et c’est autour de choppes remplies à ras bord que l’on passait en revue les événements marquants de la journée, que nous chuchotions à voix basse nos histoires d’amour actuelles ou passées, que nous tentions d’analyser et de disséquer le comportement incompréhensible des hommes ; cela prenait parfois des heures. Aujourd’hui, je comprend l’importance insoupçonnée de ses moments-là, à priori tellement banal. Lorsqu’en parlant, elle passait - et cela sans aucune difficulté - de son dernier rendez-vous raté à un discours enthousiaste quant à l’œuvre de Nabokov, la bière bon marché prenait des allures de champagne.
Notre amitié s’est forgée ainsi, de bar en bar, de bières en bières. Et toujours avec légèreté. La légèreté ! Un état d’esprit qui me fait cruellement défaut quand je rentre dans cette pièce…
Ce que nous faisions de mieux avec Claire, c’était rire : on riait de tout, des autres, des hommes, de nous-même surtout. Nous nous voulions torturées - semblable aux artistes incomprises -  névrosées, écrivain, peintre – les deux peut-être - alors nous nous transformions en Sagan, Kahlo, Dumas ; nous rêvions de grandeur, de génie. D’originalité, surtout.
Originale, tu l’étais déjà à l’époque ! Je te revois, belle et mystérieuse, les longs cheveux noirs et ondulés flottants sur tes épaules. Comme tu devais faire peur aux hommes, toi et ton intelligence hors du commun, ta verve, ton regard ironique et tendre à la fois, ton excentricité – celle-là même qui accompagnait chacun de tes gestes ! Parfois, un sourire aux lèvres, tu me disais « il est beau mais comme il a l’air niais ! ». La bêtise souvent te consternait, tout comme elle t’amusait, mais jamais tu n’as manqué de compassion quant à celle-ci ; je pense même aujourd’hui qu’elle étais distrayante pour un esprit comme le tiens, une échappatoire à ton propre génie.

Que ne donnerais-je donc pas pour savourer une bière en ta compagnie...

Je rentre dans la pièce. Huit individus dans la soixantaine, malades, chauves et fatigués se tiennent-là ; en pyjamas. Ce n’est qu’en tournant la tête à droite que je te vois, pareille à une luciole dans la nuit. Tu as noué un  turban doré afin de cacher ton crâne nu. Tu as appliqué du fard sur tes joues. Tes lèvres pleines sont sublimées par un gloss. Une luciole – étincelante - dans la nuit. J’ai tant de chose à te dire et pourtant, si peur de le faire. Parler de quoi ? Du garçon qui ne m’a pas rappelée comme je l’aurais souhaité? De l’examen de statistique que je jurerais avoir rater ? Du concert auquel je me suis rendue la semaine dernière ? Comme tout paraît dérisoire au regard de ta maladie…

Une fois de plus, tu voles à mon secours. Je m’assois sur ton lit, et les yeux brillants, tu me dis :
-    Tu vois, j’ai décidé de me faire belle, même à l’hôpital ! À l’époque, je me maquillais pour descendre les poubelles, c’est dire … Rester élégante, voilà mon dernier luxe. Et puis, certains de mes médecins sont plutôt pas mal, alors après tout : autant séduire, même dans l’adversité !

Comme tu es belle à cet instant où tu parles de séduire, sur ton lit de malade. Comme je t’admire – toi - ta beauté, ta force de caractère. Ta sagesse.

Je suis repartie, le cœur lourd et léger à la fois. Lourd parce que tu es malade – ma chérie. Léger, parce que même malade, j’ai retrouvé mon amie d’antan.

Elodie Perrelet

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