La parole est à vous

La tonte des cheveux

Petite fille, je me trouvais terriblement banale. Médiocre à l’école, lamentable en mathématiques, désespérante au solfège, empotée à la gymnastique : un mot du dictionnaire français semblait avoir été inventé uniquement dans le dessein de me dépeindre : Gauche.
De plus - et à mon grand désarroi - mon apparence physique était loin d’être à la hauteur de mes espérances. Je n’étais pas laide : j’étais quelconque. Mes traits, sans êtres ingrats, étaient néanmoins dénués d’attraits, ce qui pour ma part constituait une véritable tragédie. Fille unique d’un irréductible séducteur, dont la liste de maîtresse égalait presque – du moins dans mon imagination enfantine -  celle de Don Giovanni « mil et tré », la beauté demeurait pour moi la condition sine quoi non pour pouvoir vivre, un jour, une véritable histoire d’amour.
- Tâche de comprendre, Aline, une belle femme n’est jamais vraiment seule, il y aura toujours une ronde d’hommes autours d’elle. Une belle femme a aussi moins d’effort à fournir, c’est injuste mais c’est ainsi : on pardonne presque tout à la beauté, clamait-il d’une voix forte.
- Mais si une femme est intelligente et vraiment très gentille ? demandais-je timidement, ne peut-on donc pas en tomber amoureux, quand bien même elle serait laide?
- Peut-être. Mais seulement un certain genre d’homme, et crois-moi : ton père, lui, ne compte point parmi eux !
Inutile d’en dire plus, j’avais compris. Dès l’âge de sept ans, je savais très exactement le genre d’homme que je voulais avoir : celui-là même dont mon père faisait partie. Je le voulais poète, je le voulais beau, je le voulais brillant. Et pour cela je me devais, moi aussi, d’être belle, ce qui du haut de mes sept ans semblait pour le moins compromis.

Ma mère ne voyait guère les choses de cette façon. Si elle avait tout d’une beauté  – blonde, douce, fine – elle ne demeurait pas moins farouchement opposée quant au dictat de son ex-mari. La plupart du temps, je lui cachais ce que j’avais entendu de la bouche de mon géniteur, afin d’éviter les foudres de sa colère.
-    Ton père est très beau, n’est-ce pas ? me demandait-elle, et crois-tu que sa beauté ne l’a pas empêché de se retrouver dans la plus parfaite des solitudes ? Crois-tu que sa chère beauté l’a rendu heureux, le trouves-tu peut-être épanoui ? Vois donc où l’a amené cette obsession ridicule : à perdre sa femme, et par conséquent, ne voir sa fille qu’un dimanche sur deux. La beauté à elle seule ne sert à rien si elle n’est pas accompagnée d’un doux caractère et de gentillesse. Ce sont ces qualités-là qui amèneront un homme à t’aimer, et non la forme de ton joli nez ! argumentait-elle, le feu aux joues.
J’étais bien avancée ! Lequel de mes deux parents devais-je donc écouter ? Presque tout en moi me disais que ma mère avait raison, ce qui était presque toujours le cas ; seule une infime partie de mon être était pourtant encore assaillie par le doute, et je me répétais silencieusement les dires de mon père : « On pardonne presque tout à la beauté ».

Mon écartèlement entre l’avis de l’un et de l’autre ne s’arrêtait pas là. Une des choses dont mon père se montrait particulièrement fier concernant mon apparence - et comme ces dernières n’étaient pas si nombreuses, j’y attachais une importance d’autant plus démesurée – étaient mes cheveux. Long et roux, il prétendait qu’ils étaient la réplique exacte des vierges à l’enfant peinte par Botticelli. Alors je me murmurais à voix basse :
Soit ! Je n’ai peut-être ni le visage ni le corps, mais au moins j’ai les cheveux !
Et même si mes camarades d’écoles n’étaient guère de cet avis et préféraient de loin le surnom  « poil-de-carotte » à celui de « Vénus Botticellienne », l’avis de mon père comptait plus pour moi que ceux d’une vingtaine de petits morveux, qui n’avaient sûrement jamais lu le moindre texte poétique et ignoraient tout du célèbre peintre italien.
D’après lui, le crime le plus impardonnable qu’une femme puisse commettre dans sa vie consistait à se couper les cheveux avant l’âge de trente ans, l’âge des vieilles femmes ! Quand ma mère osait m’envoyait chez la coiffeuse pour deux malheureux centimètres, il le remarquait immédiatement : un radar traquant les coups de ciseaux devait être inscrit dans son code génétique ; aussi, j’en étais quitte pour des heures de vociférations, de blâmes adressés contre ma mère, mais qu’il ne pouvait dire qu’à moi, puisque ces deux-là ne se fréquentaient plus.
-    Comment a t’elle pu me faire ça, à moi ! Elle l’a fait exprès, j’en suis convaincu. Voilà comment une femme se venge d’un ex-mari Aline : lâchement, sournoisement, en se servant de ses enfants comme bouclier ! Ta mère sait comme je tiens à tes cheveux, ils étaient si beaux, si beaux, s’exclamait-il la larme à l’œil.
Ébahie, je saisissais en silence de mes mèches et me demandais comment il avait bien pu remarquer la différence : on ne m’avait coupé que deux malheureux centimètres, que diable ! Ce n’est qu’après m’avoir fait jurer sur tous les saints de la création que jamais - ô grand jamais - je ne me rendrais à l’avenir chez la coiffeuse, qu’il regagnait son bureau. La tonte de mes cheveux avait dû, j’en étais convaincue, lui inspirer un poème tragique à la mémoire des femmes que l’on rasait publiquement au temps de la libération. 

Elodie Perrelet

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