La parole est à vous

Rencontre avec l’'Abbé Pierre - Propos recueillis par Annie Jeanneret

l’Abbé Pierre - DR.Nouvelles Clés : Merci de nous offrir l’un de vos rares - donc précieux - moments de solitude. Comment, justement, parvenez-vous à faire "coexister" dans votre vie action et méditation?

Henri Groues prit le nom de "l’abbé Pierre" dès 1942. Rappelons qu’il a créé l’association "Emmaüs" - communauté de chiffonniers-bâtisseurs - en 1949 et que celle-ci a désormais des antennes dans le monde entier. Il a consacré sa vie aux plus pauvres avec une énergie stupéfiante que sa santé, très fragile depuis sa jeunesse, ne pouvait laisser prévoir. A plus de 90 ans : sa révolte, son enthousiasme, son activité sont restés les mêmes. Pourtant il lui arrive de se retirer du monde profane pour se "ressourcer" à l’abbaye de Saint- Wandrille, en Normandie, où il a décidé de finir ses jours. Les murs et le plancher de sa cellule, où il nous reçoit, sont couverts de livres et de dossiers : c’est à peine si nous pouvons "faire de la place", comme il dit, pour installer notre chaise. Il est vrai que l’abbé Pierre "reçoit" rarement ici puisque, lorsqu’il y séjourne, c’est, justement !, pour retrouver calme et solitude. L’abbé Pierre vous regarde, avec le visage éclairé du saint qu’il est déjà.


l’Abbé Pierre - DR.Nouvelles Clés : Merci de nous offrir l’un de vos rares - donc précieux - moments de solitude. Comment, justement, parvenez-vous à faire "coexister" dans votre vie action et méditation ?

L’Abbé Pierre : Je pense qu’il n’est pas possible de comprendre comment se déroule ma vie si l’on ne sait pas - et peu de personnes le savent - qu’à 19 ans, j’ai fait un choix et que j’ai vécu ce choix pendant 7 ans. Rien ne permettait donc de prévoir ce qu’allaient être les cinquante prochaines années !

A 19 ans, après diverses crises -comme tout le monde en traverse d’adolescence- je décidai d’être moine. Je suis entré au noviciat de la branche de l’ordre de saint François d’Assise, les Capucins, et j’ai vécu là une existence dont on a pas idée maintenant. Les études de théologie que nous faisions étaient élémentaires (j’en souffrais, d’ailleurs !) mais l’adoration était une part importante de cette forme de vie. Et je crois que ces années de "désert" qui ont marqué le début de ma vie d’adulte ont crée en moi un état d’adoration. Etat habituel, y compris dans les journées les plus débordantes d’activité, y compris dans les moments - car je suis loin d’être un saint ! - de péché, de ma vie. Comme si quelque chose avait été gravé très profondément en moi.

Cette habitude d’adorer est en moi, en effet sans me demander d’effort particulier. Et je vais encore vous donner une indication très éclairante : quand j’étais scout, à l’âge de 14 ans, quand cela a été le moment de me "totémiser", finalement on m’a donné le totem de "castor méditatif’. Comme une prévision de ce qui allait être l’une des caractéristiques de ma vie ! : "castor"-actif, mais "actif’ particulièrement pour "loger" ! et "méditatif"... Je crois que si cela a été pressenti par de simples camarades alors que j’avais 14 ans à peine, est qu’ils avaient vu le fond de mon tempérament !

N.C : Quelle différence y a-t-il pour vous entre la contemplation et ladoration ?

A.B. : L’adoration, pour moi, c’est bien autre chose que la contemplation. Celle-ci est un don du seigneur, qui vient prendre quelqu’un, on peut dire, jusqu’à l’extase ! L’adoration, c’est beaucoup plus simpie : pour moi, c’est un peu comme si tout à coup - j’ai vécu cela au détour d’un col - on se retrouve face au Mont-Blanc, face à la Cordillière des Andes, face à des splendeurs prodigieuses. On en est muet ! L’adoration, c’est cela, n’est-ce pas ! Alors que l’extase est un éblouissement que l’on peut à peine supporter - et il faut "passer de l’autre côté" !

N.C : Lorsqu’on se livre ainsi à la contemplation et à l’adoration - tout en étant incroyablement actif quelle part reste-t-il à la liberté ?

A.B. : "La liberté" est l’une des grandes interrogations dans l’église de nos frères protestants calvinistes. J’ai souvent employé une image qui est celle-ci : peut-être bien que la seule liberté que nous, humain, nous ayons, c’est de pouvoir tirer sur la corde de la voile, pour que la voile soit tendue - quitte à nous écorcher les doigts - ou bien de lâcher la corde, de laisser tomber la voile !

La voile tendue ne fait pas avancer le bateau. Mais si la voile n’est pas tendue et que le vent -le meilleur dont on puisse rêver- vient, il ne pourra rien non plus ! Et j’ajoute : ce vent, c’est l’esprit d’Amour soufflant entre le Père et le Verbe s’aimant. Si la voile est tendue, à force d’être tendue, elle oblige le vent à venir !

N.C : Mais cet esprit d’Amour, cette Foi sont-ils pour vous une évidence définitive ou quelque chose qui peut se remettre en question ?

A.B. : Il serait tout à fait idéaliste de donner à penser que la foi est en nous comme une réalité, d’un coup, et pour toujours ! La foi, c’est un peu comme quand je regarde le soleil en plein midi : je sais qu’il y a de la lumière mais au bout de quelques secondes, je vois tout noir. Non pas parce qu’il y n’a pas de lu- mière ! Mais parce qu’il yen a trop pour mes yeux...

N.C : Vous dites "trop de lumière : "trop" pour ne pas douter, ou "trop" parce que ce serait trop beau ?

A.B. : Le doute, non. Mais l’interrogation, oui ! L’interrogation ne cesse jamais, elle n’a jamais cessé : ma foi est depuis toujours "interrogative". Je le répète continuellement : le croyant n’a pas le droit d’être simplement "croyant", il doit être croyant "quand même", c’est à dire blessé autant que le non croyant par tout ce qui est inexplicable, révoltant, scandaleux. Pas seulement de qui vient la bêtise des hommes, qui se font la guerre, mais ce qui vient des cruautés de la nature, des tremblements de terre, des inondations, d’un enfant qui naît handicapé. Pour moi, si le croyant n’est pas d’abord un "blessé", sa foi n’est pas respectable pour les autres. Pour être un "croyant", il faut être un croyant "quand même".

N.C : Vous avez donc été accompagné toute votre vie par Dieu. Croyant "quand même ", qui vous battez, jusqu’à la limite de vos forces, contre toutes les injustices. Pensez-vous parfois au moment de votre mort ?

A.B. : Oui. Tout le monde me blague, parce que quand on me demande "Il ne vous manque rien ?", je réponds : "Si ! La vie éternelle !"

Depuis l’âge de huit ans, où mon grand-père maternel, qui vivait avec nous, est mort, je vis avec le désir de mourir. Cela m’a pas réussi puisque, comme vous voyez, je suis encore à traîner par ici ! Mais il n ’y a pas d’explication !

N.C : Vous aimez la vie, tout de même !

A.B. : Oui, mais je l’aimerai encore plus quand elle n’aura plus de limites ! Ce n’est pas du tout quelque chose de morbide ou je ne sais quoi de malsain, que ce désir de mourir : c’est la soif de plein soleil et d’eau claire. C’est l’impatience devant toutes les limites, au milieu desquelles nous nous débattons. Et surtout, la mort, c’est la certitude pour moi, de ne plus offenser Dieu. Et cela n’est pas rien !

N.C : En attendant d’entrer dans la vie éternelle, vous êtes entré dans la mémoire collective, avec la pérennité que le 7ème art suppose : par le biais, donc, du cinéma. Un film, "HIVER 54", qui retrace l’histoire de votre vie - ou du moins ses moments essentiels.

A.B. : Oui, justement : à cette occasion, une rencontre, un événement m’ont énormément marqué. Lors de la préparation de ce film avec Lambert Wilson qui était merveilleux, dévoré par le rôle, on m’avait demandé de venir au festival de Cannes. Et on m’avait dit : il suffit de deux minutes d’interview, par Yves Mourousi, au journal télévisé, et tous les producteurs du monde entier qui sont ici pour acheter des idées, sauront qu’il y a un film en vue sur votre vie.

Votre venue permettra ainsi de trouver des co-producteurs ou de pouvoir vendre le film.

J j’y allai donc ; et quand je fus sur le point de monter dans le bateau où Yves Mourousi avait sa caméra, on me dit : "Pauvre père, vous n’avez pas de veine, il va y avoir à la même séance que vous quelqu’un de violent, qui est une grande gueule. j’ai répondu : "Bon ! On verra bien !" . C’était Maurice Pialat, qui allait le lendemain recevoir la Palme d’Or pour son film, tiré de l’oeuvre de Bernanos : "Sous le soleil de Satan".

Yves Mourousi l’interroge, lui, Sandrine Bonnaire et Depardieu, ces grands acteurs. Et il se tourne vers moi et me dit : "l’abbé Pierre, vous voilà donc, vous aussi, dans le cinéma" ! j e lui réponds : "Oui, parce que quand on devient vieux, on a l’impression d’entendre au-dedans de soi une voix qui dit "avant de t’en aller, dis-nous ce que tu sais". Or, ce que je sais et que je veux dire avant de m’en aller, c’est que la vie, c’est aussi un peu de temps donné à notre liberté afin - si l’on veut pouvoir apprendre à aimer- de préparer la Rencontre avec l’Eternel Amour dans le Toujours de l’au-delà du Temps. Grand silence. Puis, dans le micro de Pialat, on entend claquer cette parole poignante, qui a été entendue dans la France entière : "Pourquoi ne m’a-t-on pas appris cela lorsque j’étais enfant ?".

Le lendemain, les journalistes interrogent Pialat sur ce sujet. Il leur précise alors : "Je suis né dans une famille croyante, mais c’était l’enfer, c’était la peur. Pouvoir à la foi la liberté et l’Amour, comme l’a dit (et l’a fait) l’abbé Pierre : Pourquoi ne m’a-t-on pas appris cela quand j’étais enfant ?

N.C : On sait que votre santé est très fragile, depuis toujours - mais que vous ne vous "ménagez" pas pour autant, quitte à risquer votre vie même pour accomplir votre mission.

Avez-vous déja "rencontré" la mort ?

A.B. : Oui, je l’ai connue de très près, surtout un jour, où je me suis trouvé dans le naufrage d’un bateau qui brûlait dans le Rio de la Plata, entre l’Uruguay et l’Argentine. Il y a eu 80 morts ; on avait d’ailleurs déclaré que j’étais parmi eux ! Puis, on m’a retrouvé. J’avais alors pensé : "enfin, ça y est !" Cetait d’ailleurs très paisible !

J’ai vu à ce moment-là combien c’est simple, facile, de mourir : j’ai eu un premier évanouissement puis j’ai repris connaissance. Puis un deuxième, tandis que j’étais soutenu par des blocs de liège qui servaient de ceinture de sauvetage. Alors j’ai perdu complètement connaissance et j’ai été entraîné vers l’océan par le fleuve du Rio de la Plata. J’avais été triste de penser que ce que j’avais à faire en Argentine, au Chili, au Pérou, je ne pourrais plus le faire - et que les Compagnons qui m’attendaient allaient être bien déçus ! j’ai demandé pardon des péchés de toute ma vie. Et il n’y a plus eu qu’une seule pensée, jusqu’au moment de la perte totale de connaissance, c’était : "Quand on a essayé, pendant sa vie, de mettre sa main dans la main des pauvres, il est impossible, au moment de mourir, qu’on ne trouve pas la main du Bon Dieu dans son autre main". Une pensée toute simple ! Ce qui a été terrible, fut de n’être pas mort !

Lorsque je me suis vu... On avait découpé à coups de couteau tous mes vêtements. j’étais nu, sur le pont du bateau. Soudains j’ai eu l’impression de voir devant moi deux géants qui souriaient : c’étaient deux matelots argentins, qui me semblaient des géants parce qu’ils étaient là, debout, à mes pieds, et que moi j’étais là, tête renversée. Ils souriaient parce qu’ils essayaient de me ranimer depuis longtemps... et qu’ils me voyaient ouvrir les yeux !

Mais alors, cela a été atroce de n’être pas mort : des parents - qui m’avaient amené leurs enfants, la veille au soir, en me demandant de les bénir - arrivaient, des papas, des mamans, sanglotants : on avait retiré de l’eau le mari, l’épouse ou l’enfant, noyés. Ce fut très dur, vraiment.

Plus tard - et je crois que voilà quelque chose de très intéressant pour conclure l’escorteur de guerre argentin qui m’avait recueilli arriva au port de Buenos-Aires. Tout le monde en avait été informé par la radio. Il y avait là une foule énorme, avec des couvertures, des boissons, etc... Et moi, roulé dans une couverture dans ma nudité, je voyais des journalistes harcelants. Et je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de colère en leur disant : "Merci d’être là, c’est bien ! Mais que faites-vous pour ceux qui sont les naufragés de tous les jours, de toutes les nuits, ce million de sans-Iogis, par exemple, des "villa miseria" autour de Buenos-Aires ? Nous, on est naufragés d’une nuit : eux, c’est pour la vie entière !"

Site de la fondation : www.fondation-abbe-pierre.fr

Emmaüs France : www.emmaus-france.org

Source : http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=810

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