Isa Blog

Antarctique 2015: le récit

Je vécus mon premier moment fort lors de notre escale à Puerto Toro, ce minuscule hameau regroupement d’une dizaine de maisonnettes ressemblant plutôt à des cabanes de chantier, où ne vivent qu’une poignée d’humains, marins, pêcheurs ou militaires que seul un salaire de misère a pu contraindre a s'échouer sur ce bout du bout du monde. Pourtant, sur cette pointe de terre austère où le peu de vie se replie derrière des fenêtres embuées par la chaleur des fourneaux, il a une petite chapelle au bord de l’eau. Quelques fleurs blanches en papier étaient restées accrochées aux bancs, reliques émouvantes d’un mariage et laissant au moins supposer que deux cœurs se sont promis l’un à l’autre ici, faisant de cette chapelle perdue la plus grande et belle cathédrale du monde, pour deux êtres au moins. Touchée par ces réminiscences de tendresse et d’espoir dans un lieu presque déserté par la civilisation, j’ai à mon tour allumé un cierge au pied d’une statuette de St-Pierre, placée au centre d’une petite embarcation de pêche, entourée du drapeau chilien, de tournesols en plastique et d’une petite corbeille dans laquelle abondaient généreusement quelques petites pièces de monnaie. Au-delà de ce territoire, l’argent ne sert plus à rien. L’Antarctique ne s’achète pas.

La traversée du sinistre Détroit de Drake

Puis vient la traversée du Détroit de Drake (dont j'ai un reportage pour l'émission Détours sur la Radio Suisse Romande), que chacun a vécu à sa manière. Bien que la météo fut assez clémente, la mer restait grosse et agitée. Notre petit voilier de 15 mètres fendait les eaux avec panache sur plus de 1000 km! Dans le grand balancement des eaux, le Drake a retiré mes premiers oripeaux, peur de perdre le contrôle sur ma vie, peur de mourir sans la moindre chance d’être secourue, peur de ma vulnérabilité ou de ne pas avoir encore assez aimé. Le sel de mes larmes qui coulent en silence sous ma couette est aussi piquant que celui qui mousse aux lèvres des vagues. 

Après 3 jours où nous nous sommes relayés à la barre, entre écueils intérieures et icebergs menaçants, l’objet de toute nos convoitise se dresse enfin devant nous. L’Antarctique, terre de paix et de liberté où la nature prédatrice des hommes n’a encore eu que très peu accès. En 1959, le Traité sur l’Antarctique tente de protéger ce dernier bout de terre qui n’appartient à personne. L’objectif principal du Traité est de s’assurer dans l’intérêt de toute l’humanité que l’Antarctique continuera à être visitée exclusivement à des fins pacifiques et ne deviendra ni le théâtre ni l’enjeu de convoitises internationales.

Enfin!

Après trois jours de tumultes où je me suis battue avec mes fantômes personnels, tapis au fond de la cale de mon âme, je pose le pied à terre, sur l’île de Livingstone où nos premiers manchots viennent à notre rencontre, peu farouches et confiants. Ils ont oublié, semble-t-il, la main meurtrière de l’homme qui, dans les années 30, les jetaient vivant dans des chaudières pour faire fondre la graisse des baleines, elles-mêmes massacrées pour alimenter l’Europe en éclairage.

AntarctiqueMa toute première impression est glaçante. Savoir mes frères humains si loin de moi me donne le vertige. Je suis assaillie par l’angoisse et une grande vulnérabilité. Alors que mes compagnons de voyage s’émerveillent déjà de cette première rencontre avec le continent blanc, je cherche désespérément un recoin réconfortant où prendre appui. Rien. Ce vaste inconnu me noue le ventre. Tout me semble tellement inhospitalier et froid. Malgré la proximité des mes compagnons, je me sens orpheline.

AntarctiqueDans un premier temps, les grands remous du monde, avec son cortège de drames et de solidarité, me manquent. Entremêlements de destins, achoppements de crimes et de gestes fraternels. Pour moi, la plus beau livre de sagesse du monde se lit dans l’histoire de chaque êtres. Et ma bibliothèque d'amis me manque. Je ne me lasse pas de nourrir mon âme avec les mots écrits par le cœur des hommes lui-même. Ici, j’ai le curieux sentiment de me retrouver sans rien à déchiffrer. C'est tout faux bien sûr! Je suis en fait à la première page d’une autre écriture. Mes amis s’extasient sur chaque pingouin, éléphants de mer, phoques ou glaçon. Ils semblent plus doués que moi dans l’apprentissage d’une nouvelle langue. ma frustration n'en est que plus grande.  Tout est noir et blanc, venteux et glacial. Je veux rentrer chez moi!

L'apprivoisement

Et puis dès le lendemain, le vent de mon tumulte intérieur a tourné. Nous retournons sur cette plage à la rencontre des manchots. Puisque dans la nuit, ma météo intérieure s'est éclaircie, le paysage devant mes yeux a lui aussi changé. Je me laisse peu à peu apprivoiser par ce nouveau monde à la beauté sauvage et pure. 

Incroyable rencontre à Déception Island

IMG_3776_1024 Nous levons l’ancre pour naviguer vers l’île de Déception, rattachée à l’archipel des Shetland du Sud. L’île Déception est immense cratère de 10 km de long. L’ensemble est baigné de bancs de brume et des vapeurs sulfureuses qui s’échappent des plages. Ambiance irréelle. Une station baleinière norvégienne a été installées au début du siècle. Heureusement, en 1931, celle-ci ferme et reste désormais quelques édifices fantômes et branlants dont cinq énormes fûts rouillés où autrefois était tristement stockée l’huile des baleines.

IMG_3950_1024C’est sur cette île, à ma plus grande surprise, que j’ai vécu le moment le plus magique de ce voyage. Je venais de chanter avec Bernadette à l’intérieur de l’un de ces fûts dans lequel l’acoustique était presque équivalent à celui que l’on peut trouver dans une cathédrale. Quelques instants plus tard, je vois débarquer les passagers d’un voilier norvégien dont nous avions déjà fait la connaissance à Ushuaïa. Et l’un de ses passagers n’était pas ordinaire puisqu’il s’agissait de l’un des plus grands rockeurs et guitariste de Norvège, Petter Baarli, un génial, joyeux et lumineux trublion. Je le vois mettre le pied à terre avec sa guitare électrique pour les besoins du tournage de quelques scènes et photos pour la promotion de son prochain disque.

IMG_3820_1024C’est alors qu’une idée me traversa l’esprit. Je me précipitais à sa rencontre et lui lançais : "Petter, la qualité du son dans ces grands fûts est exceptionnelle ! Pourquoi ne pas y enregistrer l’une de tes chansons ? » Enthousiaste, il convainc son équipe et c’est le branle-bas de combat ! Tout le monde est invité dans le grand cylindre pour assister au concert. Je cours chercher Jean-Yves Lepage, notre capitaine, resté à bord et lui propose d’apporter son accordéon. Et la magie a opéré… Petter a joué l’une de ses compositions en hommage à « ses amis les pingouins qui se blottissent les uns contres les autres face à l’adversité et dont nous autres humains devrions nous en inspirer » ! Le génial guitariste entreprend ensuite un duo avec Jean-Yves et ma joie touche au paroxysme.

Je le sens, quelque chose est en train de guérir à cet instant. Les notes de tendresse naissant sous les doigts des musiciens montent en circonvolutions au sommet de la citerne géante comme un onguent posé sur les blessures du passé. Car même si les baleines ont été ici massacrées pour éclairer les villes et les hommes, une mémoire de souffrance s’est sans doute installée dans les contreforts du volcan. La visite de ce Peter Pan norvégien, le cœur gorgé d’amour et de folie enfantine, a permis d’alchimiser un passé sombre en une fenêtre d’espoir. 

Cuverville

Antarctique2Le 5 mars, nous faisons escale à Cuverville où nous déambulons pendant des heures à travers une manchotière, observant le moindre fait et gestes de manchots papous, jugulaires et adélie. Nous verrons plus tard encore quelques manchots royaux et magellans. Nous en profitons pour faire une petite ascension. Au somment, silence absolu et envie d'embrasse le monde.

Nous naviguons ensuite jusqu’à Dorian Point où deux petites cabanes de bois turquoise et orange recèlent dans leurs armoires quelques provisions à l’attention de tout explorateur égaré. J’y remplis aussi mes premiers bidons d’eau douce, fastidieuse mission qui consiste à récupérer patiemment les maigres filets d’eau s’échappant des glaciers. L’eau à bord est rationnée et nous ne nous lavons que partiellement et occasionnellement. Je suis touchée par cette quête de l’eau, moi qui cherche ma propre source depuis si longtemps. Trouver là un point d’eau, aussi souillé soit-il par la proximité d’une manchoterie, n’ombrage en rien ma joie d’avoir métaphoriquement trouvé un filet d'eau de là-haut...

Antarctique 3

Mon autre rendez-vous avec l’Antarctique, c’est celui avec les icebergs. En fait, ce sont eux à qui je suis venue rendre visite. Et ces rencontres-là furent au-delà de toutes mes attentes. Grâce à notre voilier, nous avons pu les effleurer ou les caresser des yeux, dans une lenteur contemplative et respectueuse pour ces sages millénaires, gardiens de la mémoire du monde et archivistes du passé. Leur déclinaison de teintes, de bleus, de gris et de turquoise est indescriptible. Les icebergs vous happent littéralement le regard et apportent une paix à l’âme qu’aucun temple ou ashram n’a réussi à générer en moi. Parfois de la taille d’une meringue géante ou d’une ville entière, ils sont comme des êtres vivants, sorte de grands rois dont nous devons nous écarter du chemin. Jamais je ne les oublierai.

 Palmer

IMG_4115_1024 Le 7 mars, nous avons été invités à visiter la base scientifique américaine Palmer. Une cinquantaine de chercheurs et de logisticiens y travaillent sur des projets dits « scientifiques » tels que l’influence du Ph sur le krill et les crevettes… Salle de fitness somptueusement équipée, machine à fabriquer du pop-corn, billard et boutique bien sûr sont aménagés avec grand soin. Nous y sommes très aimablement accueillis mais l’ambiance est plutôt ordinaire et nous ne sommes nulle part ailleurs qu'aux Etats-Unis.

Port Charcot

Le 8 mars, nous faisons halte à Port Charcot, du nom de l’explorateur français qui l’a découverte le 11 janvier 1910. Tandis que mes amis partent une fois encore à la rencontres des jolis manchots, je grimpe jusqu’au kern au sommet d’un amoncellement de gros blocs de granit polis si soyeusement par les glaciers qu’ils en sont devenus très glissants. La vue depuis le kern est à couper le souffle. Il domine une baie gigantesque dans laquelle viennent s’échouer d’énormes icebergs. On appelle ce lieu « le cimetière des icebergs » et je les contemple longuement. Je vois même l’un d’eux se retourner complètement ! Dans ce silence intérieur auquel font échos les cris des manchots, je me sens à nouveau envahie d’une immense tristesse que je n’arrive pas à expliquer. Peut-être l’acceptation de la finitude de toute beauté terrestre, de la fragilité de l’existence, de la grandeur et de la décadence des civilisations, de la perfection éphémère des règnes où œuvre en grand secret une autre perfection, immuable elle, dans l’invisible des choses.

Que j’aimerais me blottir contre ce grand univers et y trouver le réconfort et la bienveillance que je ne trouve pas toujours auprès de moi.

Outre l’observation de la vie sauvage et des grandes cimes saillantes de rochers noires surplombées de glaciers épais et chaotiques, je retiendrai aussi un autre moment de grande beauté humaine. Un moment rare de fraternité humaine. Notre visite à la base ukrainienne de Vernadsky.

IMG_4120_1024Tandis que leur fils, proches ou parents se battent sur le front, une poignée de scientifiques ukrainiens nous accueillent avec une chaleur et une générosité bouleversante. La Vodka coule à flot et des chants traditionnels ou cosaques accompagnés à la guitare nous ensorcèlent. Existe-t-il plus beaux et généreux ambassadeurs de la paix que cette poignée d’Urkainiens isolés et perdus au milieu de l’Antarctique donnant tout ce qu’ils ont (et sont) à des visiteurs étrangers de passage ? Nous avons chanté, ri et dansé jusqu’aux petites heures, exécuté des tours de magie ou des jeux de défis physiques. Avoir été témoin de cela a consolidé plus encore mon émerveillement pour la bonté humaine et ma certitude qu’elle se niche au coeur de chacun, sans exception, quelques soient nos déroutes et nos naufrages. Tandis que des vies sont assassinées à l’este de l’ Ukraine, par orgueil et ignorance, d’autres consciences fleurissent ici, à l’autre bout du monde, sous l’abondant arrosoir d’une poignée d’hommes partageant les mêmes valeurs, au-delà de leurs nationalités et chemins de vie.

Entreprise

J’ai aussi adoré notre halte à Entreprise, un point de mouillage complètement insolite puisqu’il s’agit de s’amarrer à un navire naufragé depuis des décennies. 

Paradise Bay

Enfin, le 10 mars, nous mouillons à Paradis Bay, une crique cernée de grands glaciers plongeant dans la mer comme un éboulement de fin du monde figé instantanément.

Il y a aussi nos rencontres avec dauphins, léopards des mers, phoques et surtout, une myriade de baleines à bosses. Quelle majesté, quelle grâce et quelle émotion lorsque l’une d’entre elle est venu caresser de son gigantesque museau la coque de notre bateau. Longuement, elle semblait nous scruter et évaluer la profondeur de nos âmes, la qualité de nos intentions derrière notre désir de rentrer en contact avec elle. Un partage indicible a opéré entre nous, un intense moment de communion. Elle semblait nous dire quelque chose. Si nous ne parlons pas la même langue, sans doute la part commune entre elle et nous, l’a compris, elle.

Continent à la beauté magistrale, terre de tous les extrêmes, des tempêtes et des arrachements, des naufrages et des grandes explorations, au bout de quelques jours, je me suis complètement abandonné en elle. L’Antarctique a broyé encore quelques peurs et croyances cachées dans l’eau stagnante de mes illusions. J’y ai trouvé la grandeur à laquelle j’aspire tant, aussi bien dans la démesure de ses paysages, de sa vie sauvage que dans le cœur de ceux que nous avons rencontrés.

Mon amour pour le monde a grandi de quelques centimètres. Mon égo a perdu des millimètres. J’ai laissé sur ses rivages mes masques et mes vêtements d’hier et je m'inspire aujourd'hui de sa nudité blanche. 

Il reste 3 places pour l'expédition 2016, du 11 février au 11 mars. Tarif: 8200 euros en pension complète (hors vol)
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